Être « normale »

Qui n’a jamais voulu être dans la norme, faire parti de ces gens qui vivent à peu près tranquille, à peu près dans de bonnes conditions, en tout cas sans obligation de lutter chaque jour, rien que pour survivre, contre des oppressions étouffantes ?

Pas moi en tout cas.

J’ai compris très jeune le : tu te soumets ou tu meurs. Tu fais semblant d’être comme les autres ou t’en subiras les conséquences.

Je n’ai jamais vu la vie autrement que comme un immense champs de bataille. Avec moi dans le camp des perdants, acculée seule et presque sans défenses au milieu de mes ennemis.

Alors je n’ai pas vraiment eu d’autre choix que d’obéir, apprendre à camoufler au mieux ma vraie nature dans l’espoir d’être un peu moins mal traitée par les autres.

Qui suis-je ?

Pendant longtemps je n’ai pas su qui j’étais, ce que j’étais, ce qui faisait que je n’étais pas comme tout le monde. Je n’avais pas de mots pour le dire, les autres non plus, mais on le sentait tous.

Moi dans mon absence de sentiment d’appartenir à la masse.

Eux dans ce quelque chose d’indéfinissable qui les repoussaient ou les intriguaient souvent en ma présence, et les menaient parfois à m’agresser.

Et cette absence de nom, cette question sans réponse avait quelque chose d’épouvantable.

Elle me hantait chaque jour un peu plus, me poursuivant comme un monstre assoiffé de sang. Je la voyais dans mes erreurs et toutes ces choses si évidentes pour les autres qui me restaient pourtant difficiles ou incompréhensibles. Je l’entendais dans la fameuse question « Pourquoi tu parles pas ? », entendue tant de fois alors que je la haïssais de tout mon être. Je la sentais dans les regards. Elle était là, partout, tout le temps. Impossible d’y échapper.

Alors j’ai cherché de (fausses) explications : j’étais idiote, j’étais folle, j’étais défectueuse.

Cette différence sans nom étant souvent mal vue, considérée comme une honte, une chose inacceptable, une déviance intolérable à l’ordre établi, j’ai tenté de la cacher, la camoufler de mon mieux.

Je l’ai niée, l’ai enterrée profondément et j’ai essayé de me convaincre que c’était faux, qu’il n’y avait rien, qu’à force de faire des efforts elle disparaîtrait pour de bon.

Un combat sans fin

Sauf que quand t’es pas dans la norme, t’es pas dans la norme.

Tu peux t’acharner à faire autant d’efforts que tu veux, il y a toujours des détails qui te trahissent, des jours où la fatigue est un peu trop présente… Et au bout de quelques minutes, jours ou semaines, on t’identifie immanquablement comme bizarre, hors norme.

Et bien sûr, tu ne bénéficies pas du meilleur traitement de leur part que tu espérais. Tes efforts et tes exploits sont rarement vus et considérés à leurs justes valeurs, ce n’est jamais assez, tandis que tes erreurs sont systématiquement repérées et critiquées, et bien sûr, trop nombreuses à leur goût.

Alors tu y retournes la fois suivante en essayant de faire mieux, et ainsi de suite, il n’y a pas de fin. Les exigences des autres sont un puits sans fond dans lequel tu t’enfonces chaque jour un peu plus, y laissant tes espoirs et ta santé, jusqu’à ce que tu te rende compte que ça ne sert à rien. Que tu n’as plus la force de continuer comme ça, que de toute manière les autres ne seront jamais satisfaits quoi que tu fasses.

Découvrir ses semblables

Un jour, j’ai fini par être officiellement considérée comme différente.

Plus tard encore, je suis tombée sur des témoignages d’autres autistes, puis d’autres neuroatypiques.

Tout ça m’a permis de comprendre qu’il n’y a pas un fonctionnement unique du cerveau humain, contrairement à ce que j’avais toujours cru, mais que tout un tas de variations existes et doivent être respectées.

J’ai pu commencer à faire la paix avec moi-même et analyser mon propre fonctionnement de manière plus juste, libérée des idées fausses que je projetais dessus.

Parfois, il m’arrive encore de me sentir seule, exclue du monde. Parce que ce n’est pas tous les jours facile de vivre en étant constamment entourée de gens au fonctionnement différent du mien et qui ne me comprennent pas. Dans ces cas-là, je sais quoi faire maintenant :

J’allume mon ordinateur, je vais lire des choses écrites par des personnes qui me ressembles, me plonge là où tout est clair et logique et m’évoque des choses que je vis et ressens en vrai ou presque, et non pas des choses que je devrais vivre et ressentir mais qui sonnent faux, et d’un coup ça va mieux.

Maintenant

Aujourd’hui je n’ai plus envie de devenir « normale ». Je veux juste être moi et tant pis si les autres ne sont pas contents.

Je ne crois pas que ce soit mal d’être différent et qu’on devrait « guérir » de nos différences. Après tout qui voudrait vivre dans un monde où toutes les personnes sont des copies identiques les unes des autres ? Alors pourquoi devrait-on être des individus uniques mais suffisamment semblables pour ne pas être rejetés ?

Ce n’est pas si grave d’être très différent de la norme. Souvent, on n’y peut rien, et jamais on ne mérite d’être moins bien traité que les autres pour cette raison.

J’espère qu’un jour le monde sera meilleur et que notre droit à être bien traité ne dépendra plus de notre degré d’appartenance à la norme.

En attendant, j’écris et j’essaye de trouver ma propre manière de vivre qui ne passera plus par un camouflage excessif et épuisant qui tente de correspondre à un idéal que je n’atteindrai jamais. C’est dur de changer ses habitudes et j’ai toujours peur que les autres réagissent mal, mais ça vaut le coup d’essayer.

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4 réflexions sur “Être « normale »

  1. Salut Saskia, je suis heureuse de venir te découvrir ici. D’en apprendre davantage sur toi. Ne pas être dans la norme est difficile, mais je sens que tu es beaucoup plus apaisée maintenant que tu as des mots pour expliquer qui tu es et comment tu te sens.

    Je pense que tant que tu fais des efforts et que tu te respectes dans ces changements là, les autres finiront pas te suivre là-dedans !

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  2. Hello Saskia !
    Ravie de te découvrir ici, sur un espace à toi.
    C’est un bel article. Et c’est « drôle » mais je me reconnais dans pas mal de choses que tu écris même si nous ne sommes pas dans la même situation. J’ai l’impression qu’au final, dans cette société oppressante, même les personnes qui ne sont pas neutoatypiques ont ressenti un jour le poids d’une différence quelconque, qui les isolait du groupe. Ç’a été mon cas, et je plussoie ce que tu dis sur le fait qu’au bout d’un moment, il faut accepter de laisser le masque de côté. En tout cas, bravo pour le chemin que tu as parcouru !

    (comment peut-on s’abonner à ton blog ?)

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